Ali Sidibé, inCRAcéré à Sète

Aly Sidibé
Par Juliette pour [ExCRAdition Générale !]

Aly Sidibé aura bientôt dix-sept ans, le 10 juillet prochain. Arrivé en France en mars 2017, il est ce qu’on appelle ici un « mineur non-accompagné ». Il est inCRAcéré depuis le 18 mai 2018 à Sète. Du statut de mineur isolé scolarisé, il a dégringolé à celui de « présumé majeur », condamné, enfermé et expulsable.

Après avoir été contrôlé et arrêté à Montpellier le 19 mars 2018, il a été mis trois jours en garde à vue, a subi des tests osseux et dentaires qui ont permis de contester sa minorité (« entre 16 et 18 ans »), a été jugé en comparution immédiate, condamné pour falsification de documents et incarcéré à la maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone, où il est resté « deux mois et une semaine », précise-t- il, avant d’être transféré au CRA de Sète en vue d’une expulsion.

L’OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) à été prononcée durant sa garde à vue, avant même qu’il ne soit jugé et condamné. Un recours a été déposé au Tribunal administratif par Forum réfugiés – l’association qui travaille au Centre de Rétention Administrative de Sète. Mais appels et recours ne suspendent pas l’OQTF. En d’autres termes, il reste expulsable à tout moment, l’objectif étant de l’expulser AVANT sa convocation par le Juge des Libertés et de la Détention, le 17 juin, qui a tout pouvoir pour prolonger son maintien au CRA ou… pour le libérer !

La preuve, Aly nous apprend que, la veille de notre visite, les agents de la Police Aux Frontières sont venus le surprendre à six heures du matin. Il a refusé d’être emmené et embarqué dans un avion pour la Côte d’Ivoire. Selon la loi, les futurs expulsés doivent être avertis de la date de leur « éloignement », ce qui n’a pas été le cas pour Aly. En refusant d’embarquer, Aly s’expose à commettre un délit qualifié d’ «obstruction à la mesure d’éloignement », à être jugé en comparution immédiate, à subir une peine de prison ferme et d’interdiction judiciaire de territoire. On peut alors demander un « report », le temps de préparer le contrôle judiciaire, mais une fois encore, le report n’est pas une mesure suspensive de l’OQTF. Ou alors, plus prosaïquement, on les embarque de force au bout de deux ou trois refus.

Le deuxième avion est déjà en vue…

Aly n’est pas un « sans papiers ». Il est en possession d’un extrait d’acte de naissance prouvant sa minorité. Mais l’administration française ne reconnaît pas forcément les documents administratifs émanant de ses anciennes colonies, écrits à la main ou non authentifiés.
Nous sommes en attente de l’envoi, par la famille d’Aly, de son extrait d’acte de naissance, qu’il faudra encore faire authentifier par le consulat. C’est une course contre la montre, car les procédures d’expulsion accélérées permettent d’exécuter les injustices avant même que ne puissent être établis la bonne foi et le droit des étrangers.

Aly est parti de Côte d’Ivoire avec quelqu’un de son quartier, plus âgé, de confiance. Ils ont fait la route ensemble. Après la mort de son père, sa mère étant gravement malade, la situation familiale est devenue beaucoup trop compliquée… Il a été scolarisé (en français) jusqu’en CM2 et a décidé de venir en France pour pouvoir continuer ses études, souhaitant devenir électricien. Passés par le Mali, l’Algérie, la Libye, ils ont pris un bateau pour l’Italie. Son compagnon de route est resté en Italie. Aly y est resté de juin 2016 à mars 2017, dans un hôtel pour réfugiés. Mais ne voyant pas de possibilités de poursuivre ses études en Italie, ne parlant pas la langue et ne bénéficiant que d’un cours hebdomadaire d’italien, il a continué vers la France.

Arrivé en France en mars 2017, il a été confié à l’Aide Sociale à l’Enfance. D’abord hébergé dans un hôtel pendant cinq jours, il a passé une évaluation, fait quatre mois de stage en électricité, puis a été scolarisé le 13 novembre 2017 au lycée Jean-Jacques Rousseau, à Montpellier, en première année de CAP paysagiste. Il était alors accompagné par l’association Un Toit Où Apprendre, dépendant du réseau de l’association RAIH, et était hébergé dans un appartement, avec deux autres jeunes et une éducatrice qui assurait un suivi. Il avait également trouvé un maître de stage paysagiste et signé une convention de formation en entreprise. Tout semblait en bonne voie pour cet adolescent dont les enseignants vantaient unanimement le sérieux et la motivation : « intéressé et motivé » ; « élève impliqué » ; « volontaire » ; « attitude positive » ; « bonne intégration et implication ». Les documents attestant de sa réussite scolaire ont été transmis au juge…

Il n’a pas de soutien, en dehors de Forum réfugiés, plus d’argent, plus de chargeur pour son téléphone, plus de carte SIM, plus aucun contact avec personne. Il nous donne le nom de deux de ses professeurs. Je parviens à joindre une personne de son établissement, qui me chargera de lui transmettre des messages de soutien de la part de ses professeurs et de ses potes : « On ne t’a pas oublié, on pense fort à toi, tout le temps. On ne savait pas comment te joindre, comment venir te voir ?»

Aly ne comprend pas ce qui se passe, disant qu’il est innocent, que si ses papiers ne suffisent pas, il peut en fournir d’autres, qu’il n’y a pas besoin de le mettre en prison pour cela. Il fait dix pompes au réveil, cinq au coucher. Et il prie pour qu’on le libère.

« On s’est sacrifié pour venir en France et on nous accueille avec de la prison ! Ce n’est pas bien ! Je suis innocent. Je veux être libéré. » Il nous dit qu’ils sont trois jeunes comme lui au centre de rétention, et qu’il y a aussi trois personnes qui font la grève de la faim. Que l’ambiance n’est pas facile au CRA, et que pour ceux qui font le ramadan, la nourriture servie le soir consiste en un mélange de conserves, qu’ils avalent faute de mieux. Il dit qu’il envisage lui aussi se mettre en grève de la faim pour protester contre son expulsion.

* Le 14 juin 2018, trois jours avant son rendez-vous avec le Juge des Libertés et de la Détention, alors qu’il allait être en mesure de prouver sa minorité, Aly a été pris de force à six heures du matin.
Direction : l’aéroport. Affaire Classée. « Ils étaient dix contre un !
Ils ne m’ont pas laissé le choix. Ils m’ont soulevé, menotté, embarqué.» Machine à broyer et à expulser, les CRA. « Ils m’ont eu ! Après tout ce travail, tous ces efforts… J’ai fait des stages gratuits et on m’attache comme un cheval ! Je suis traumatisé, ça peut me rendre fou, à chaque fois que j’y pense, je pleure. Ils ont gelé la loi ! La seule loi, c’est le racisme ! » Il réalise l’esbroufe. Il réalise le mensonge, l’injustice, la brutalité. Je lui dis que sa colère est juste. Je lui dis que ce n’est pas lui, l’animal.

Juliette pour [ExCRAdition Générale !]

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